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Voter “Non” préservera les droits et les libertés de tous

Ahmet İnsel

Dans une semaine aura lieu un vote qui va déterminer l’avenir de la société turque. Son résultat ne sera pas comme celui d’une quelconque élection. Normalement on peut espérer corriger les conséquences d’une élection lors des élections suivantes. Ce que feront les électeurs turcs le 16 avril prochain n’est pas une simple élection. En posant le cachet sur la case « oui » ou « non » du bulletin, sans qu’aucune question leur soit formellement posée, non seulement ils participeront à une consultation assimilable à un plébiscite mais ils décideront de l’avenir du régime politique qui sera en vigueur en Turquie. Contrairement aux affirmations des porte-paroles de la coalition Erdogan-Bahçeli (chef du parti d’extrême droite MHP), le référendum du 16 avril ne porte pas sur un changement de système de gouvernement, il vise bel et bien un changement substantiel du régime politique.

A ceux qui pensent que les amendements constitutionnels proposés sont assimilables au régime de fait en vigueur en Turquie depuis le coup d’Etat avorté du 15 juillet et que par conséquent voter ou pas le 16 avril ne changera en rien les choses, il faut rappeler une dernière fois que l’état de fait n’a pas les mêmes conséquences qu’un état de droit. Actuellement un état de fait imposé par le pouvoir nous conduit certes vers un avenir bien sombre et étouffe de plus en plus les libertés et les droits fondamentaux. Mais un état de fait peut être remis en cause par le basculement des rapports de force politique, par des élections. Il est encore possible de réparer un tant soit peu l’immense dégât causé à la Turquie par le pouvoir actuel.

En revanche, si l’état de fait se transforme en un état droit, gagne une légitimité constitutionnelle et s’institutionnalise, il deviendra extrêmement difficile, voire impossible de le corriger durant une longue période par des voies démocratiques. S’opposer par des moyens démocratiques à un potentat qui dispose de tous les pouvoirs, conformément aux dispositions constitutionnelles, sera encore plus difficile qu’actuellement. Aujourd’hui des juges et des procureurs prenant la moindre décision qui déplait au puissant sont relevés de leurs fonctions comme ce fut le cas lors de la libération sous contrôle judiciaire d’une vingtaine de journalistes accusés de faire partie de la branche média de l’organisation Güléniste. Et des nouvelles charges sont inventées contre les mêmes personnes qui sont en détention depuis huit mois afin de les maintenir en arrestation prolongée. La victoire du « oui » au référendum transformera cet état de fait de non-droit en un état normal du droit. Cela signifie que dorénavant personne en Turquie, pas seulement les opposants mais aussi les supporters les plus virulents du pouvoir actuel, ne bénéficiera d’un minimum de garantie juridique. Selon les besoins de l’autocrate, les snippers qui sévissent actuellement dans les média au service du pouvoir peuvent aussi en une nuit être accusés de terrorisme.

L’entrée en vigueur des changements constitutionnels transformera l’arbitraire du pouvoir qui règne aujourd’hui en un arbitraire institutionnalisé. Une fois les institutions remodelées selon cet arbitraire du pouvoir et les habitudes de vivre avec développées, il sera bien difficile de les changer. D’autant plus que l’on ne sait pas quel nouvel autocrate sortira du chapeau dans l’avenir des élections présidentielles dans une situation où la société sera dans une crise aggravée. Il pourrait même nous faire regretter l’aspirant autocrate d’aujourd’hui.

Ne pas aller voter le 16 avril prochain en arguant que la victoire du « non » ne changerait rien à la situation actuelle signifie dire « oui » à la situation actuelle. C’est dire oui à ce qu’une personne concentre tous les pouvoirs dans ses mains, qu’il dirige le pays comme on dirige un fonds d’investissement ou une société anonyme et qu’il navigue à la tête de l’Etat exclusivement selon son ambition de pouvoir perpétuel.

A une semaine du référendum, les enquêtes donnent le « oui » et le « non » presque à égalité. Les écarts entre les deux restent dans la marge d’erreur des estimations. Si le « oui » gagne, une autocratie élective qui risque de durer des dizaines d’années sera institutionnalisée. Dans l’avenir, pas seulement Tayyip Erdogan mais tout candidat élu président va disposer d’un pouvoir de gouverner par l’arbitraire. Nous savons des expériences passées en Turquie ou ailleurs, qu’il est impossible d’attendre de celui qui est investi des pleins pouvoirs d’y renoncer de son propre chef. Nous savons aussi des expériences des autres pays que l’autocratie se termine tôt ou tard dans une grande déflagration politique et sociale, dans un chaos destructeur.

Voter « non » le 16 avril ne vise pas seulement à défendre les droits et les libertés des opposants à l’AKP et à Tayyip Erdogan . Il signifie aussi garantir les droits et les libertés futures des supporters actuels du pouvoir. Dire « non » aujourd’hui c’est dire « non » à l’autocrate actuel mais aussi à tout autocrate, civil ou militaire, conservateur ou ultra-nationaliste, qui risquerait de sortir du chapeau dans l’avenir. Aujourd’hui en votant « non », nous avons encore la possibilité de nous opposer à ce cours funeste pour l’avenir de tous. Si nous n’allons pas aux urnes le 16 avril, nous n’aurons plus cette possibilité.



(publié en turc dans le quotidien Cumhuriyet du 8 avril 2017)